journal communal juin 2008

Tableau noir de l’école

 

Presque chaque journal télévisé présente son reportage sur l’école : échec scolaire, nouveaux programmes, nouveaux dispositifs d’aide, faillite de l’Education Nationale, nouveau ministre, nouvelles réformes…

A force de fiascos et de réformes que reste-t-il aujourd’hui de l’école gratuite, laïque et obligatoire de Jules Ferry ? Que reste–t-il de ce service publique et qu’en restera-t-il quand les écoles seront mises en concurrence ; si les parents deviennent des clients ; si les écoles de campagne ou de mauvaise réputation ferment comme des bureaux de poste déficitaires ?

Autant de questions auxquelles je ne prétends pas répondre mais que j’aborderai par le biais d’un exemple de mon travail quotidien de jardinier, car l’actualité de l’école c’est aussi l’actualité de l’Education Nationale.

 

La vie d’une école ressemble un peu à celle d’un jardin : elle est faite de tous ces travaux de saison : Noël, fête des mères, bulletins, fête de fin d’année… et des petits soins anodins qu’on oublierait même de citer : arroser, tailler, désherber… A vrai dire, quand on me demande un article sur la vie de l’école, je reste embarrassé un long moment, mon arrosoir à la main, à me demander comment rendre compte de ces soins humbles sans être assommant et comment leur donner du sens ?Par exemple, le projet d’école 2008.2011 des écoles de St Blaise, Colroy et Ranrupt a été agréé par l’Inspection Départementale. Il devra être présenté au premier Conseil d’Ecole pour être validé. Pas franchement passionnant. Concrètement ? Concrètement rien ! Ce dispositif obligatoire censé apporter une liberté pédagogique, à force de circulaires, ne nous laisse plus que la paperasse.

Le pentathlon de Saales a été reporté d’une semaine à cause des orages annoncés. A l’heure où j’écris il ne s’est pas encore déroulé.. Dommage !

Le concert des Ecoles qui chantent a réuni à Fouday les enfants de maternelle et de CP de Plaine, Fouday, Waldersbach, et Ranrupt. Chaque classe avait travaillé de son côté un répertoire convenu dès le début de l’année scolaire, pour le présenter le jour dit aux parents. Belle satisfaction d’entendre chanter mes élèves mieux qu’ils ne l’avaient jamais fait !

 

A lire ces lignes, on pourrait croire que l’école se résume à un instit remplissant des formulaires absurdes et des enfants qui se promènent, courent et chantent. D’ailleurs, c’est ce qui ressort à chaque Rabant : cross de Plaine, concert, pentathlon, fête de fin d’année. Ce serait assez injuste pour l’école de ne la juger que sur ses aspects les plus superficiels, aussi, je préférerais vous parler d’une petite fille qui vit à Ranrupt et achève en ce moment son année de CP. Une petite fille comme les autres à ceci près qu’elle ne peut pas marcher et courir seule. Vous la connaissez peut être, c’est la petite Samantha V.......

Pour elle, aller à l’école représente une somme de difficultés que nous avons toutes surmontées au mieux. Nous, car toute une équipe a concouru au succès qu’est sa scolarisation. Chaque problème a été analysé et, dans la mesure du possible, résolu par ceux et celles qui l’accompagnent depuis quelques années : médecin, kinésithérapeute, ergothérapeute (comment lui faciliter les gestes quotidiens ?), éducatrice, orthophoniste…

Pour monter du bus jusqu’à l’école, pas question que Marcelle, l’employée communale qui accompagne les enfants, la porte. Trop dangereux pour les deux. Alors une vieille poussette a repris du service. Peut être l’avez vous aperçue, garée sous l’Abribus à midi.

Pendant la récréation, pour qu’elle se déplace et joue avec les autres enfants, Samantha a son " 4x4 ", un déambulateur à roulettes.

Son casier sous la table est inaccessible ? Elle dispose d’une table à côté de la sienne où ranger dans trois casiers-tiroirs ses livres et ses cahiers.

La position assise lui est pénible ? Une coque moulée sur elle et sanglée à sa chaise la soutient et ses pieds reposent sur une tablette que son père a bricolée.

Elle a du mal à saisir les étiquettes de mots à manipuler et à coller ? Elles sont agrandies, voire collées sur du carton.

 

Les exemples sont innombrables mais si, au terme de l’année, on peut parler de succès quant à l’intégration de Samantha à l’école, c’est en majeure partie à Valérie qu’on le doit. Valérie est quasi inconnue à Ranrupt et si je vous disais qu’elle est l’AVS de Samantha vous n’en sauriez pas plus. L’Education Nationale emploie (depuis cinq ans !) des Assistants de Vie Scolaire dont la tâche consiste à rendre aux enfants handicapés la scolarité possible. En l’occurrence, elle accompagne Samantha aux toilettes( elle ne pourrait s’y rendre seule et il n’est pas concevable que je laisse vingt-neuf enfants sans surveillance pour aller aider une petite fille à faire pipi.) Valérie est assise à ses côtés et vérifie qu’elle a tout son matériel à portée de main, elle l’installe dans sa coque, elle reformule les consignes, me signale les difficultés éventuelles, l’aide à s’habiller…

Elle est à ce point indispensable que, paradoxalement, j’ai du lui demander de prendre de la distance, de laisser plus d’autonomie à Samantha, pour qu’elle apprenne à surmonter par elle-même son handicap. De même, j’ai du insister pour que les enfants, bien intentionnés, ne l’habillent pas. Ils n’étaient pas loin de jouer à la poupée et risquaient de la maintenir dans un état de dépendance confortable. J’ai, moi aussi, veillé à ne pas anticiper ses demandes. Sans " Tu peux me prêter une gomme s’il te plaît ? ", pas de gomme comme pour tous les autres enfants de la classe. : d’abord compter sur soi, faire tout son possible pour résoudre un problème en sachant que l’adulte est là, prêt à intervenir. Comme tout éducateur, parent ou enseignant, mon objectif ultime est de me rendre inutile ; en l’occurrence, l’objectif de l’intégration d’un enfant handicapé, c’est de gommer le handicap non pas médicalement mais socialement.

 

Un handicap c’est quoi ? On peut avoir des doigts qui manquent à une main sans être pour autant handicapé. Au départ, il y a une différence du corps et cette différence peut créer des difficultés à accomplir certains actes mais on ne peut parler de handicap que dans la mesure où cette déficience fonctionnelle entraîne des difficultés avec l’environnement : communiquer, exercer un métier, accomplir les tâches quotidiennes, mener une vie autonome. Un handicap n’est pas forcément lié à une lésion du corps ou à un manque. Ainsi, une intelligence supérieure à la moyenne chez un enfant peut amener une situation de handicap. Son intégration dans le groupe sera même plus difficile qu’en cas de handicap moteur. L’enfant s’ennuiera en classe, se sentira différent sans que ni lui ni le maître ou ses camarades ne sachent reconnaître cette différence. Il ne saura pas ce que signifie fournir un effort, ou travailler. Certains sabotent leur travail, cachent leurs facilités comme une tare honteuse pour tenter d’être comme tout le monde. A l’instit d’être vigilant et de donner à chaque enfant les soins dont il a besoin pour devenir un bel et grand arbre.

 

Comme vous le voyez, la mission de l’école publique est d’accueillir pendant un an ou deux tous les enfants, de les prendre comme ils sont, là où ils sont pour faire éclore le meilleur d’eux-mêmes. Rien d’héroïque ou d’exceptionnel à ça. Ma collègue de St Blaise vient d’inscrire pour la rentrée prochaine son 32ème élève. Que la cloison qui permettrait d’étendre un peu les 35 m2 utiles de la classe soit abattue ou non en septembre, tous les enfants inscrits en mairie y auront leur place avec Samantha et Valérie, sans état d’âme ! Service public oblige. Elle travaillera plus sans prétendre gagner autre chose que le sentiment d’avoir accompli au mieux sa tâche.

 

Une école privée aurait refusé cet enfant, comme elle aurait refusé sans doute Samantha, arguant du manque d’espace, comme elle aurait refusé les enfants les plus difficiles, les plus faibles ou les moins fortunés selon les critères commerciaux de sa direction. Dans le privé, on peut refuser un client ; dans le public on ne rejette personne et il n’y a pas de client. Pour le moment…

Pour le moment, un enseignant n’a obligation que de moyen et pas de résultat : il n’est pas tenu de faire acquérir toutes les compétences des programmes à tous les enfants mais de faire tout le nécessaire pour chaque enfant. Il est jugé sur ses méthodes et non sur ses résultats, forcément aléatoires : environnement social de l’école, " mauvais millésime ", effectifs très lourds… Je ne me soucie pas au CP d’avoir abordé tous les sons en juin mais de faire en sorte que tous les enfants sache lire et que de toute l’année personne ne se soit ennuyé à cause d’un travail trop facile, trop difficile ou trop rare.

 

Dans un avenir peut être proche, qu’en sera-t-il ? Plusieurs réformes sont à l’étude. L’une d’elle par exemple, la suppression de la carte scolaire évoquée dans les médias et présentée comme un progrès, aurait des conséquences mal mesurées, à moins qu’elles ne le soient que trop bien… Il s’agirait de donner la possibilité d’inscrire son enfant dans l’école de son choix et non plus dans l’école du quartier ou du village comme c’est actuellement le cas.

 

Les parents, légitimement soucieux de la scolarité de leurs enfants, les inscriraient de préférence dans l’école présentant les meilleurs résultats. Or comment obtient-on de bonnes statistiques ? Tout le monde le sait, en éliminant les éléments les plus faibles, en accueillant prioritairement les meilleurs éléments ou en trichant, ce qui n’est à mon sens guère différent. Fatalement, dès la mise en concurrence des écoles, les premiers à tricher, à courtiser le client seront les " mieux servis " et se feront, à moindre frais, une excellente réputation au détriment des enseignants honnêtes. Nous aurons d’un côté des écoles de luxe qui, n’auront qu’à montrer leurs classes pleines pour refouler les indésirables et de l’autres des écoles " poubelles " qui continueront, envers et contre tout, à assurer le service public. Quel bénéfice pour les enfants ? Tout dépend de quels enfants nous parlons. Ceux qui ont le plus de facilités, ceux qui sont soutenus par leurs parents, bref, ceux qui n’ont pas vraiment besoin d’enseignant pour apprendre, ceux là seront mis en concurrence pour assurer à leur école les meilleurs résultats. Les autres, iront dans les écoles médiocres avec les cas les plus difficiles.

 

Voilà un tableau bien noir de l’école et c’est pourtant sur ce tableau noir que chaque jour, en dépit des journaux télévisés et des réformes, s’inscrivent les pleins et les déliés, les chiffres la date du jour. C’est pourtant dans ces temples de la ringardise que deviennent les écoles que des fonctionnaire préhistoriques, gardiens de la flamme, enseignent aux enfants des valeurs désormais désuètes. Opiniâtrement.

 

Le ton volontairement partisan de cet article ne vous aura pas échappé, surprenant de la part du fonctionnaire tenu au devoir de réserve que je suis. Mais en l’occurrence, je n’ai parlé que d’un projet de réforme tendant à une privatisation rampante de l’Education Nationale. Ce n’était donc pas le fonctionnaire, représentant exemplaire de l’Etat, mais le citoyen qui s’exprimait car jamais vous ne m’entendrez publiquement critiquer une décision d’un ministre, une loi ou l’éducation de tel ou tel enfant. Ca aussi, c’est le service publique.

 

Dernière minute

 : Un article paru dals le Monde du 16 juin 2008 cite un rapport de l’Education Nationale qui établit que l’amorce d’assouplissement de la carte scolaire, déjà engagé, a partout provoqué une aggravation de la fracture sociale. Ce que j’énonçais plus haut ne relève donc pas de l’opinion mais des faits. Ci-dessous, les référence de l’article consultable sur internet.

 

 

 

 

 

http://www.lemonde.fr/politique/article/2008/06/17/la-suppression-de-la-carte-scolaire-renforcera-les-ghettos_1059209_823448.html#ens_id=1059315

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