Cornélius Petit-Coin, le zélé dindon: fable

Publié le par le hussard noir

Cornélius Petit-Coin était vraiment un gentil dindon. Pour tout dire, c’était le plus gentil, le plus serviable, le plus zélé de tous les dindons de la basse-cour. C’était du moins ainsi qu’il se considérait. Et c’est vrai qu’il s’en donnait du mal le pauvre Cornélius pour être à la hauteur. C’est que, voyez-vous, il n’est pas donné à tout le monde d’être le bras droit du fermier. Ca se mérite. Mais, foi de dindon, Cornélius, à n’en pas douter, méritait toute sa confiance.

Il était le premier à dénoncer une poule négligente, un poussin vagabond, un canard somnolent… Il n’avait pas son pareil pour conseiller amicalement ses amies les oies sur la meilleure façon de gaver les oisons. Il était inégalable pour expliquer à chacun pourquoi le fermier avait raison et comment se soumettre au mieux à ses désirs. Il était partout, indispensable ! De tous les conseils matinaux, de toutes les assemblées nocturnes, toujours fringuant et cordial. Dès le matin, il lissait ses plumes, s’assurait d’un coup d’œil dans la mare qu’il était aussi irréprochable que la veille, puis s’en allait tout frétillant et glougloutant retrouver son maître, le fermier.

Sa vie était propre et en ordre, un modèle pour toute la basse-cour. Bien sûr, on pouvait trouver dans les recoins obscurs du poulailler certains poulets persifleurs qui se laissaient parfois aller à se demander entre eux si Cornélius Petit-Coin n’aurait pas par hasard dans l’idée de devenir fermier à la place du fermier. Mais si Cornélius en avait eu vent, il aurait haussé les épaules et eu pitié de ces gallinacés aigris et ignorants… mais peut être bien à surveiller.

Or il arriva qu’un matin, alors que Cornélius se présentait comme à l’accoutumé, le fermier lui dit : « Mon cher Cornélius ! Que deviendrais-je sans vous ? Qui mieux que vous nettoierait mes bottes ? Qui d’autre que vous en ferait briller le caoutchouc comme un miroir ? Qui, je vous le demande, porterait mieux que vous ma bonne parole à cette béotienne volaille ? » A ces mots, notre dindon se rengorgea, d’émotion frissonna de la crête au croupion en rougissant. Il tenta bien de protester modestement mais le fermier enchaîna : « Aussi, mon cher Cornélius, est-ce à vous et à vous seul que j’ai décidé de confier la tâche glorieuse de saisir dans votre bec les fientes qui parsèment le sol de notre basse-cour puis de les faire remonter jusqu’au sommet de ce tas de fumier. Il est en effet de la plus haute importance, mon cher ami, que j’évalue l’activité intestinal de ma volaille. Je compte sur vous, mon cher Cornélius, pour m’offrir une vision propre, claire et nette de la production de ma ferme ».

Sans perdre un instant, Cornélius se précipita la tête au ras du sol, en quête d’une déjection négligée, morigénant les digestions paresseuses, menaçant les constipés des pires sanctions. Du matin au soir, on le voyait allant, venant, tout pénétré de sa mission mais un jour alors qu’il était en train de tancer vertement une pintade dyspepsique, une très longue voiture toute brillante entra et s’arrêta dans la cour. Sous l’œil ébahi des animaux, un monsieur bien habillé en sortit, considéra d’un coup d’œil expert le tas de fumier puis repartit comme il était venu. Le lendemain, ce fut un camion qui arriva. Des hommes en sortirent qui un par un trucidèrent tous les animaux de la basse-cour; même notre bon Cornélius ne fut pas épargné. Il ne sut donc jamais que la ferme, si propre, si productive avait été vendue, en partie grâce à lui.

C’est donc ainsi que s’acheva la triste histoire de Cornélius Petit-Coin, farci, les pattes en l’air, un brin de fumier encore coincé dans le gosier.

Victime du devoir ou de sa crédulité ?

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