trois fables de Brice
Le fermier et ses oeufs
Un fermier choyait ses poules et celles-ci pondaient
Tant et si bien qu'il s'enrichissait non sans savoir
Qu'il lui fallait concéder sa part au renard.
Mais intérêts bien compris chacun prospérait.
La richesse venue il acquit une télé.
Et pour le même prix son monde simple et parfait
Que Fox News s'offrait à déchiffrer pour lui.
Il se coucha tard, oubliant son poulailler.
Les poules inquiètes tentèrent bien de s'adapter,
De réveiller le prédateur tapi en elles,
De se moderniser comme les en enjoignaient
Les zélateurs du monde parfait de la télé.
Mais plus elles s'alarmaient et tant plus il dormait
Bercé par des promesses de profits sans fin
Le laissant chaque matin l'esprit détraqué
Hagard et ne sachant que faire de ses mains.
Alors notre goupil se gava à crever
Emportant même les poules maigres et déplumées
N'épargnant que les plus vieilles, les plus dures
Promises à la soupe et sans espoir de couvée.
Un matin le fermier secouant sa torpeur
Aiguillonné par la faim et pris de remords
Debout dans un poulailler plus qu'à moitié mort
Comprit l'étendue de sa ruine et du malheur.
Que faire à présent que le renard s'est servi
Pondre plus pour pondre plus, la belle affaire
Face à des survivantes hargneuses et averties.
Et tuer le renard, il ne pouvait faire.
Alors honteux et déconfit, il s'en remit
Au cousin d'ycelui usurier de son état
Et s'en revint monnayer à son prédateur
La promesse de s'en aller piller ailleurs.
Ainsi de tout temps des princes sans sagesse
Oublieux de leur foi ou bien par paresse
Se trouvent pris aux mains de ceux qu'ils écoutent.
La leçon nous vaut cette crise sans doute.
Le cheval et les moucherons
Un honnête fils de percheron
Traçait chaque jour son sillon
Souffrant sans trop faire de façon
Le fouet, le ciel et les moucherons.
Ceux-ci faisaient les importants,
Prêtant main forte au laboureur
Dirigeant le fouet et partant,
Se croyaient utiles au labeur.
Et chaque soir notre animal
Regagnait tard son picotin
Nourrissant bien de son crottin
La cohorte des conseilleurs.
Les vanités, les ambitions
Se nourrissent de ce qu'elles peuvent
Et là-dessus point de raison,
Tout cheval en est la preuve.
Menu coq
Un menu coq sur un fumier
Passait le jour à pérorer.
C'est moi! c'est moi! c'est moi! c'est moi!
Et les poules tympanisées
Devenaient folles, les nerfs brisés.
D'aucune parlait même de se tuer.
Lui sourd, arpentait son aire,
Suspicieux, autoritaire,
Tranchant de tout, faisant taire,
Et jamais sans être flanqué
D'une galerie d'utilités
Qui se disputaient ses faveurs.
Or il arriva qu'une nuit
Maître renard vint à passer.
Il avait faim, était pressé.
Mais était de cette sorte
N'aimant rien tant qu'agrémenter
La chair à l'art de la gagner.
"Allons, Messieurs, Mesdames,
Qui se sent prêt à trépasser
Pour la gloire des gazettes."
L'occasion était trop belle
Et les poules de s'exclamer:
"C'est lui! c'est lui c'est lui! c'est lui!"
Incontinant il fut croqué.
Ainsi en va-t-il des fâcheux,
Qu'ils soient de crête ou de gourmette.
Ils dressent tant et tant contre eux
Qu'à tout expédient nous sommes prêts.
Même le pire nous semble honnête.