école pour tous?

Publié le par le hussard noir

Nous connaissons tous ces enseignants qui sélectionnent les meilleurs élèves pour s'assurer un taux de réussite exceptionnel au bac. Parfois, des établissements entiers fonctionnent selon ce principe élitiste. Lorsqu'ils sont privés, il n'y a là rien de contestable. Un école privée est en effet une entreprise comme les autres et, à ce titre, son objectif, sa raison d'être même, c'est de produire du profit. Elle choisit sa clientèle à sa guise. Pourquoi pas le haut de gamme si c'est rentable? On ne peut pas plus le lui reprocher qu'on ne peut reprocher à un chat de manger les souris. L'économie, comme le chat, est amorale. Elle a ses lois aussi amorale que celle de la gravitation ou de l'évolution. Pour autant, cela ne nous dispense pas en tant qu'humains d'agir moralement ni, en tant que citoyens, de nous donner des lois autres que celles de la jungle.

Là où, selon moi, se pose un problème moral, c'est quand l'élitisme est pratiqué dans un établissement public. Car enfin de quel droit un fonctionnaire, représentant de l'Etat, payé par les impôts de tous, peut-il rejeter un seul élève? Comment l'école de la République peut-elle s'accomoder de telles pratique ? C'est pour moi un scandale qui n'a d'égal que la complaisance qui lui permet de perdurer. J'estime que ces enseignants qui se pavanent, forts de leur réputation d'excellence usurpée, devraient être sanctionnés pour faute grave. Leur place n'est pas au sein de l'Education Nationale dont ils sont la honte.

La mission de service public impose aux enseignants d'accueillir tous les enfants et de les accompagner dans leur croissance. A l'école publique, on ne refuse pas un trisomique, pas plus qu'on ne refuse un catholique, un enfant de RMiste, un noir, un surdoué ou un Alsacien. Ce n'est pas toujours facile de gérer cette diversité, certes, mais on est là pour ça. Pas d'état d'âme donc. C'est d'ailleurs parce que les EPEP, couplés à la fin de la carte scolaire, représenteraient la mort du service public que nous nous y opposons si farouchement.

Pour autant, il faut bien reconnaître en toute humilité que le slogan "ecole pour tous" est, hélas, bien plus un horizon qu'une réalité. On ne peut se satisfaire d'offrir à tous les enfants une chaise et un bureau. Encore faudrait-il que chaque enfant se développe au sein de l'école au maximum de ses capacités, si différentes soient-elles. Depuis plus de quarante ans ("les héritiers" de Bourdieu et Passeron en 1964) les faiblesses de l'ascenceur social n'échappent à personne. On a même vu un certain Xavier Darcos s'en offusquer très hypocritement. On a beau faire, il faut bien le reconnaître, on est très loin du compte.

On ne dira jamais assez qu'il faut aider les plus faibles et surtout on n'en fera jamais assez pour leur permettre de s'accomplir socialement et personnellement. Et pourtant de mes quinze années de ZEP à Marseille,il y a un enfant dont le souvenir me blesse comme une épine dans le pied, un échec, presque une faute.

C'était une petite que j'avais dans ma classe de CP, vive, délurée, équilibrée, toujours la première à comprendre une leçon, toujours la première à proposer une solution astucieuse à tout. Le genre d'enfant qui vous donne l'illusion d'être un bon instit. Le problème, je l'ai vu venir assez vite: milieu social très défavorisé, inculte, supersticieux, vocabulaire et structure syntaxique très pauvres, les petits frères dont il faut s'occuper, aucun soutien à attendre de la part des parents ou du grand frère... Bref, un gros handicap social pour une enfant dotée par ailleurs de tous les atouts que la nature pouvait lui offrir. Le résultat ne s'est pas fait attendre, dès qu'il a fallu au CE1 faire des devoirs à la maison, apprendre une leçon ou une poésie, les failles sont apparues. A ce moment-là, j'ai hésité, j'étais à un doigt de l'aider à faire ses devoirs après la classe, gratuitement bien entendu, mais j'avoue que j'ai pensé petitement aux éventuelles calomnies, à tous ceux qui auraient jalousé ou trouvé normal que j'accorde à leur enfant les mêmes soins. Je n'ai donc rien fait et en CM1 elle était larguée, comme condamnée par son milieu. Trahie par l'école, moi en l'occurence.

Cette flétrissure a marqué un tournant dans ma façon d'envisager mon métier d'instit. Différencier, oui; école pour tous, oui. Mais si tous méritent nos soins, ceux qui sont "dans la moyenne" ne sont ils pas en sous-régime? Les plus à l'aise, eux, c'est sûr, ils s'ennuient. Ils ne savent même plus ce que veut dire travailler, fournir un effort tant le rythme est lent, tant les difficultés sont décomposées. Cette gamine, peut être qu'elle aurait franchi plus facilement les obstacles si dès le CP elle avait appris à fournir un effort adapté à ses capacités. Combien de fois ai-je entendu un collègue dire" bah! Eux, ils s'en sortiront de toute façon!" C'est faux. C'est scandaleusement faux, car en très grande majorité, ce sont les enfants que les parents font travailler à la maison qui accèderont aux professions les plus reconnues . Pire encore, ceux dont les parents ne font pas confiance à l'école publique. Pour un hussard de la République cette lucidité est amère.

Pourtant, j'estime nécessaire d'exprimer publiquement cette opinion si politiquement incorrecte qu'elle semblerait presque trahir la cause de l'école pour tous. Nécessaire pour deux raisons principales, l'une éthique, l'autre politique.

Ethique, car s'il est vrai que les parents nous confient ce qu'ils ont de plus précieux au monde, les enfants les plus doués ne sont pas moins précieux que les autres. La justice ne consiste pas à négliger les enfants rapides pour s'occuper des lents. Elle exige des enseignants qu'ils accompagnent et favorisent la croissance de tous les enfants qui leur sont confiés, à leur rythme propre et en s'appuyant sur leurs compétences acquises.  c'est là l'esprit de la défunte loi d'orientation de 1989: mettre l'enfant au coeur de l'école. Au nom de quoi devrions mettre les enfants qui ont des facilités à sa périphérie?

Raison politique enfin. La droite réactionnaire a beau jeu de stigmatiser une prétendue baisse de niveau et un nivellement par le bas. Elle a beau jeu de prôner la concurrence, c'est à dire l'élimination cynique des plus faibles, pour donner au pays une élite. C'est facile puisque nous leur abandonnons le terrain. En nous concentrant quasi exclusivement sur les enfants en difficulté scolaire, nous nous mettons en position délicate deux fois. Une première fois parce que nous ne dépannons pas l'ascenceur social si nous ne permettons pas aux enfants doués issus de milieu défavorisés de donner le meilleur d'eux-mêmes. Une seconde fois, en laissant croire que seule la concurrence, l'école privée, les prétendues filières d'excellence de l'Education Nationale et les cours particuliers (voir Darcos avec ses heures d'aide personnalisée) sont à même de donner les meilleures chances à tous. C'est au sein même de l'école publique et pendant le temps scolaire que tout doit se jouer.

Oui, mais concrètement? Vous m'objecterez les difficultés quasi insurmontables que nous rencontrons déjà à différencier nos pratiques pédagogiques au bénéfice des enfants les plus fragiles et à les faire progresser comme nous le souhaitons. Si en plus il faut booster les plus forts, non seulement ça va doubler notre travail mais en plus, comme ils progressent plus vite, on va très vite faire le grand écart.

C'est vrai, ça fait encore plus de boulot. C'est vrai que l'écart se creuse  de façon vertigineuse entre les plus rapides et les plus lents. Depuis que j'ai entrepris de donner du grain à moudre à tous les enfants, je me retrouve souvent à Pâques avec des élèves de CP qui en plus du travail standard que les autres viennent de commencer, ont fait, et bien fait, une fiche de lecture de CE1, un mot croisé et vont aider les enfants de maternelle dans leurs ateliers. Pendant ce temps, j'aide des enfants de CP qui peinent à faire la moitié de l'exercice avec des référentiels et des consignes "allégées". On renouvelle la scène plusieurs fois par jour et c'est vite ingérable.

Des solutions, je n'en ai pas. Je ne suis pas certain du tout que ce que je fais soit efficace. En revanche, je suis persuadé qu'il est de mon devoir qu'aucun enfant ne s'ennuie dans ma classe, soit que le travail soit trop difficile, soit qu'il soit trop facile. Alors j'utilise comme je peux les outils qui sont à ma disposition:différenciation des approches, de la longueur, de la difficulté, travail de cycle et en dernier ressort, quand la maturité de l'enfant le permet et que l'instit est au bout du rouleau, un passage anticipé ou un maintien.

Est-ce encore de l'élitisme? Je ne le crois pas. C'est juste tenter de permettre à tous les enfants de repousser leurs limites où qu'elles se trouvent.C'est aussi repousser les miennes... C'est surtout tendre un peu plus vers cet horizon qu'est l'école pour tous.
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Publié dans humeur

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